De mère en fille, depuis 1926

Un carnet, quatre femmes, cent ans de recettes

Ce carnet n'a jamais été acheté en librairie. Il est passé de mère en fille, de cuisine en cuisine, pendant près de cent ans.

Aujourd'hui, c'est moi qui le tiens entre mes mains. Laisse-moi te raconter son histoire.

Le carnet de recettes de la famille, usé par les années
Tel que je l'ai retrouvé, au fond d'un tiroir.

Il est passé entre ces mains

  1. 1926

    Augustine, mon arrière-grand-mère

    La ferme des Tilleuls, près de Nyons, dans la Drôme provençale au crayon à papier

    Elle a 22 ans quand elle se marie, au printemps 1926. Ce jour-là, sa mère lui offre un cahier d'écolier acheté à l'épicerie du village, avec ces mots : « Note tout ce qui te fait du bien. »

    Sur la première page, au crayon : la tisane de tilleul, cueilli sur les arbres de la cour. Pendant cinquante ans, elle y écrit les soupes de l'hiver, les astuces des voisines, et ce qu'elle préparait le soir quand les jambes pesaient, après les foins.

    « Le tilleul se cueille en juin, quand les abeilles chantent dedans. »

  2. 1953

    Jeanne, ma grand-mère

    Un deux-pièces à Valence, avec une cuisinière à charbon au stylo bille bleu

    Le matin de son mariage, Augustine glisse le carnet dans sa valise, enveloppé dans un torchon. Jeanne part vivre en ville, sans jardin, avec presque rien.

    Elle garde les recettes de sa mère et en ajoute des dizaines, avec ce qu'elle trouve au marché. Et elle a cette manie que j'adore : elle commente tout, au stylo bleu, dans la marge.

    « Le soir, on mange léger, ma fille. »

  3. 2011

    Françoise, ma mère

    Lyon, une cuisine pleine d'enfants au feutre vert

    Pour ses 80 ans, Mamie Jeanne réunit toute la famille. Au dessert, elle pose le carnet devant ma mère : « À toi, maintenant. »

    Maman y ajoute quelques recettes au feutre vert, surtout des goûters pour ses petits-enfants. Puis elle le range dans un tiroir, entre les nappes, « pour qu'il ne s'abîme pas ».

    « Compote pomme-cannelle, sans sucre, ils n'ont rien vu ! »

  4. 2023

    Moi, Sylvie

    Ma cuisine, celle des vidéos à l'encre bleu nuit

    J'ai 51 ans, j'aide ma mère à déménager. Au fond d'un tiroir, je reconnais l'écriture de Mamie Jeanne avant même d'ouvrir le cahier.

    Ma mère me regarde le serrer contre moi. Elle me dit simplement : « Prends-le. C'est ton tour. »

    « Refaite le 14 mars 2023. Le soir, je me suis sentie toute légère. »

  5. Aujourd'hui

    Et toi

    Dans ta cuisine, dès ce soir

    Pour la première fois en cent ans, ces recettes sortent de la famille. Je les ai toutes refaites, mises au propre et rangées en 9 sections : 241 recettes, dans un seul livre.

Les dimanches chez Mamie Jeanne

Enfant, je passais mes dimanches à Valence. Ça sentait la pomme cuite et la cannelle dès l'escalier. Le carnet était toujours là, sur le buffet, à côté de la corbeille à fruits. Interdiction d'y toucher avec les doigts collants.

Mamie Jeanne allait au marché tous les matins, même à 80 ans. Je ne l'ai jamais entendue parler de régime. Quand je lui demandais son secret, elle haussait les épaules : « On ne se prive pas, ma chérie. On s'écoute. »

Elle est partie en 2019. Je croyais que ses recettes étaient parties avec elle.

Sylvie boit une tisane dans sa cuisine
Sa tisane du soir, je la bois encore dans sa tasse.

Le jour où je l'ai retrouvé

2023. J'ai 51 ans et la ménopause est arrivée avec tout le paquet : le ventre qui gonfle le soir, les jambes lourdes, la fatigue de 16 heures. J'avais tout essayé, les compléments, les tisanes en sachet, les régimes. Rien ne tenait.

C'est en vidant l'appartement de ma mère que je suis tombée dessus. La couverture tenait avec un élastique. Entre deux pages, une fleur de tilleul séchée, toute fine. Je me suis assise par terre, au milieu des cartons, et j'ai lu jusqu'à la nuit.

J'ai pleuré, je l'avoue. Pas de tristesse. De reconnaissance.

Le vieux carnet de recettes ouvert
La fleur de tilleul était là, page 12.

Quatre écritures dans un même cahier

Ce qui m'a le plus émue, ce sont les écritures. Le crayon un peu effacé d'Augustine. Le stylo bleu de Mamie Jeanne, penché, pressé, qui commente tout. Le feutre vert de ma mère, plus rond.

Cent ans de femmes qui ont noté, page après page, ce qui leur faisait du bien. Sans diplôme, sans appli, sans poudre miracle. Juste avec ce qu'il y avait dans la cuisine, et beaucoup d'attention.

Une page du carnet avec quatre écritures différentes
Quatre générations sur une seule page.

Je les ai toutes refaites

Pendant des mois, le soir, j'ai refait les recettes une par une. Certaines tout de suite, d'autres en les adaptant à ce qu'on trouve aujourd'hui au supermarché. Il y a eu des ratés, des fous rires, un bouillon beaucoup trop salé.

Et petit à petit, quelque chose a changé. Le soir, mon ventre était plus calme. Je me sentais plus légère, plus en forme le matin. Ce n'était pas un miracle : c'était l'assiette, tous les jours, comme le faisaient mes grands-mères.

Un dimanche, ma fille Léa m'a demandé de lui recopier la tisane du soir. Puis la compote. Puis tout le reste. C'est là que je me suis dit qu'il fallait tout mettre au propre.

Sylvie dans sa cuisine avec le carnet ouvert
Le carnet ne quitte plus mon plan de travail.

Pourquoi je le partage

Mamie Jeanne disait qu'une recette qu'on garde pour soi, c'est une recette qui s'éteint.

Le vrai carnet, celui avec la fleur de tilleul et les taches de confiture, ira un jour à ma fille. Mais ses recettes, elles, peuvent entrer dans ta cuisine dès ce soir.

Je les ai écrites comme on les écrivait chez nous : simplement, avec des ingrédients qu'on trouve partout, et quelques mots de Mamie Jeanne dans la marge. J'espère qu'elles te feront autant de bien qu'à nous.

Avec toute ma tendresse, Sylvie

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